Le Soleil au Zénith

T.D.S. (Tous des Salopards)

 

     La Cité, qui datait de l’âge de bronze, s’appelait Metropolis. Elle était comme un navire arrimé, tout à la fois à la Forêt Noire, au lac de Constance et à une verte prairie comme du gazon anglais entretenu de la côte Ouest américaine.      

     Au milieu de tout ce vert, Metropolis dérivait et traçait son chemin, tranquillement et sans stress.

     Car à Metropolis, la vie était belle, et toute cette campagne qui l’entourait constituait un écrin à cette beauté.

     Metropolis était une Cité enchantée, et l’existence de ses habitants était parfaite.

     Cette perfection était embêtante. Elle était une ano­malie.

 

     Heureusement, au loin, des navires pirates appro­chaient. Ils battaient le pavillon des frères de la côte, sur la mer verte. Ces navires qui approchaient se dénommaient eux-mêmes « les Cités ». Ces Cités glissaient sur la cam­pagne, et dérivaient sur Metropolis, pour la prendre à l’abordage. À bord de ces « Cités », les Lascars guerriers des villes prépa­raient leurs grappins, et fourbissaient leurs armes. Il n’y aurait pas de quartier.

 

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     Malgré que la Cité de Metropolis était enchantée, les gens y travaillaient, mais ne s’en rendaient pas compte. Ils n’avaient pas le souffle de la vie, l’enchantement avait effacé chez eux le goût du travail, qui est celui de la transpiration, de l’ennui, de la souffrance, de l’effort vain et inutile. À bord de Metropolis la magnifique, on était heureux.

     Les Lascars, dans les autres vaisseaux appelés « les Cités », montraient déjà les dents. Eux, ils se chargeraient de redonner aux passagers de la Cité de Metropolis, le vrai goût du travail et celui acide de la vie.

     Car la vie amère, et son côté obscur et douloureux, recouvrait progressivement Metropolis l’enchantée, tel un ouragan, telle une tempête puissante et irrésistible, tel l’œil d’un cyclone destructeur et vengeur. Car la vie âpre et rude voulait de nouveau régner à Metropolis.

 

     À Metropolis existaient des centaines d’équipes et d’en­treprises. On y dépensait son temps sans compter, les corps humains s’y épuisaient, s’y dissolvaient et s’y consumaient avec application.

     À Metropolis, on peut caricaturer les religieux et les politiques. La pornographie ne connaît presque plus de censure. C’est que le Sacré est devenu l’économique.

     À Metropolis, c’est autour de l’économique que se sont tissés tous les liens sociaux, telle une toile d’araignée géante, toute à la satisfaction des Entreprises, des Trusts et des Corporations.

     Tous les jours à Metropolis, des émissions de télévision se font prestement remanier et des journaux se font censurer – quand ils s’attaquent aux Corporations, quand ils dénoncent leurs lobbyings allant contre la santé publique, ou le peu d’intérêt de leurs produits.

     Cela ne préoccupe pas grand monde, et les journalistes ont l’habitude, ils trouvent cela normal maintenant.

     Comme autrefois les rois et les chefs religieux, ces Trusts et ces Corporations se font construire des Palais, ils ont leurs ambassades, leurs courtisans, leur Sécurité, leurs guerres, leurs services secrets.

 

     Les Lascars guerriers des villes commencèrent leur raid sur une entreprise de Metropolis appelée « WayneCorp ».

     Le siège de la « WayneCorp » occupe la moitié du Wayne Foundation Tower. « La tour de l'entreprise est située au coin de la 23e rue et 10e avenue dans Midtown » (*). Dessus, comme une couronne, il y a son nom en lettres géantes.

 

     De là, le souffle de la vie, et son côté obscur, et douloureux, com­mença à se répandre sur Metropolis. On put de nouveau y respirer normalement, et je me sentis mieux.

 

     Clyde était l’un de ces Lascars guerriers des villes, et il avait été l'un des premiers à passer à l'abordage de Metropolis.

     Cela faisait trois ans que Clyde travaillait chez « WayneCorp », le grand convoyeur mondial de paquets, juste près de l’aéroport. Au début c’était plutôt moyen, car Clyde avait sué (un peu). Puis Clyde, au bout de trois mois, avait compris enfin où il était.

     Clyde était un lascar de 1,95 m un vrai guerrier des villes un dur un tatoué, il aimait le rap et télé­phoner à l’infini sur son portable, et discuter également des exercices de la musculation, qu’il pratiquait assidûment.

     Un jour, son chef l’avait convoqué dans son bureau, et lui avait reproché ses quelques absences et une flemme certaine. Son contrat à durée déterminée ne serait pas renouvelé !

     Alors Clyde l’avait empoigné par-dessus le bureau et l’avait soulevé. Il faut dire que Clyde n’était pas toujours patient.

     Clyde avait fait au petit chef : « Quoi, qu’est-ce que tu dis !? Tu sais pas à qui tu parles, toi !!! Mais moi je sais où t’habites, moi ! Je vais te brûler ta maison, ta voiture, et toi et ta femme avec dedans ! ».

     Alors le chef, qui était hiérarchiquement on ne peut plus chef, avait lâché : « Ça va, ça va, on est là pour discuter ! On se calme ! On va voir ce qu’on peut faire ! »

 

     Depuis Clyde le guerrier des villes avait été embauché définitivement, et il ne suait plus du tout.

     Les douches et les salles de musculation nickel que la société mettait à sa disposition, les vêtements sponsorisés, les voyages, et les nombreux autres avantages – avec, Clyde prenait son pied.

     Il arrivait qu’il vienne voir travailler les autres employés, des esclaves fous qui aimaient le travail bien fait.

 

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     Clyde était un lascar, oui, de la race des guerriers des villes, musclé bien pire qu’une armoire à glace. Clyde était 100 % bien intégré dans la Compagnie WayneCorp. À la télé, dans la pub, dans les lycées, c’était la mode des lascars guerriers des villes, et maintenant à la « WayneCorp ».

     Individualiste et extrêmement populaire, Clyde était, et pas seulement chez les gars des navires-cités. Son cas tracassait bien le directeur de la boîte, mais celui-ci avait une peur bleue de se prendre des baffes. Le directeur de WayneCorp, M. Bruce Wayce, faisait partie de ce genre de matériel humain extrêmement efficace et courageux, et prisé, lors d’une guerre, par exemple. Mais parfaitement inconsistant, et comme privé de toute direction, de lui-même.

     Pour motiver Clyde sans doute, lui tourner la tête, et lui faire perdre ses repères, la direction, depuis deux ans déjà, le félicitait régulièrement pour son excellent travail.

     Un jour, c’est sûr, Clyde il passerait à la télé, et les journalistes, ils feraient comme la direction de WayneCorp, et en fait comme tout le monde.

     L’énergie pure sortait des mains et des chevilles de Clyde, et se déchargeait sur le sol. Autour de lui, les spectres s’effaçaient et le rythme aigre recommençait à battre dans les artères de Metropolis. La Cité « mégatronix » pulsait.

     À chacun son truc.

 

     À Metropolis, j’ai le cœur qui palpite. À Metropolis, la vie, et son côté obscur, et douloureux, s’est engouffrée grâce aux navires-Cités, et cela me donne de l’oxygène.

     À Metropolis, on peut de nouveau sentir l’odeur de la poudre. Les gens, qui s’épuisent de labeur, souffrent, et même la cocaïne des idéaux rassembleurs, ne minimise plus cette souffrance. Les rues, les gens, les Lascars, les cités explosées, les murs, les quartiers et les maisons de Metropolis sont pressés comme des rayons de miel.

     Pour un temps j’ai de quoi manger à ma faim. Mon estomac et mon esprit et ma bouche salivent. Je sens le désir. Je suis heureux. Je sens le contentement de mon désir. J’ai de quoi manger pour si longtemps !

     Bientôt l’herbe se transformera en sable. Sous les dunes, à l’ombre du soleil trop brûlant, pour toujours subsisteront la mémoire et l’esprit de Metropolis. So just Romance & kiss cool.

 

     Clyde aimait à se vanter devant tout le monde qu’il baisait WayneCorp « par tous les trous ». Les autres employés se demandaient comment il faisait.

     Il faut dire que le Président Directeur Général n’avait jamais aspiré qu’à trois ambitions dans la vie, une position sociale importante, la tranquillité à tout prix et la bouteille. C’est comme ça qu’il était arrivé. Quelque part, il se sentait des affinités avec Clyde, ils avaient tous les deux du caractère.

 

     Depuis, le gouvernement avait proposé des aides à WayneCorp, pour une embauche à l’aveugle dans les navires-Cités. Il y avait là des incubateurs d'employés modèles dignes de WayneCorp, un maximum de gars qui ne voulaient que prendre le métro, travailler et dormir : du moins, il paraît qu’ils étaient un maximum à vouloir ainsi devenir des beaufs. C’était ce que n’arrêtait pas de répéter la télé aux beaufs, quand le soir ils se préparaient à dormir. Les lascars du type guerriers des villes, à la « WayneCorp », il y en avait déjà un paquet. Et il y avait même des lascars graves, et pas du tout comme les décrivaient tous la télé : des lascars qui soi-disant voulaient devenir des beaufs et des bêtes de somme, et des esclaves exquis et basiques de cette société-là, et même soi-disant des leaders parmi les beaufs et les bêtes de somme.

 

     Les autres employés appréhendaient que WayneCorp ne ferme sa plate-forme près de l’aéroport. Car à la direction de WayneCorp en tout cas, ils n’avaient plus d’autre moyen de stopper ce qu’ils appelaient très secrètement la gangrène – quitte à repartir de zéro. Ils ne voyaient pas d’autres solutions, car individuellement ils n’étaient rien, et humainement, malgré leur aspect lisse, ils valaient bien moins qu’un Clyde du type guerrier des villes. Les gens de la direction étaient atterrés par la situation, car ils perdaient le contrôle, et surtout ils avaient peur. Ils avaient peur de tout, ces gens-là, et humainement parlant, étaient des spectres exquis.

     Les cadres et les employés de WayneCorp, ils ruminaient juste éventuellement entre eux comment programmer ou payer (un peu) de pauvres types, des clochards quoi, des ostrogoths, des benêts racistes et simplets, des affreux,  par quelques mots clefs bien sentis de l’imagerie politiquement correct, ou par une autre cocaïne d'idéaux rassembleurs : contre les guerriers des villes du type Clyde qui leur faisaient si peur.

     À y regarder de près, tout l’encadrement mais pas que, était constitué de poivrots, d’« enculés de copains comme cochons », de cas sociaux pas fins, d’arrivistes diplômés et ayant peur de tout. Même les robots leur faisaient justement peur, et ce n'était peut-être pas la seule solution, des fois que les robots ils se rebelleraient et qu'ils deviendraient pires que comme des guerriers des villes.

     Le guerrier des villes du type Clyde avait raison d’agir ainsi avec ces opportunistes sans scrupules, ces bouffons cravatés et ces peureux. Humai­nement, il fallait le faire, et ça remettait les compteurs humains à une juste estime. Plus lascars que chez Lascar, Clyde le guerrier des villes était.

 

     C’était juste peut-être dommage pour quelques rares collègues, qui n’étaient ni des chefs, ni des poivrots, ni pour autant des fanatiques de l’ordre, ni des forts en gueule, ni des peureux, ni de la racaille. Mais est-ce que ça existait ?

     Déjà, chez WayneCorp, est-ce que « collègue » peut vraiment être synonyme d’une situation humainement définissable ?

     Tous les employés ne rêvaient que de devenir chefs. Dans leur tête, ils avaient déjà tous été responsables, dans des vies antérieures, et ça leur manquait.

     Tous ces petits gars honnêtes et travailleurs, ils volaient leur société dès qu’ils le pouvaient : qui une marge sur les bénéfices, qui un pot de vin, qui un pot de fleurs. Ils sont tous comme ça.

 

     Ça faisait un moment que les Clyde guerriers des villes observaient WayneCorp, et non plus l’inverse. Car chez « WayneCorp », la lutte était engagée entre les poivrots et les Clyde guerriers des villes, et il était évident que ce serait les Clyde guerriers des villes qui l’emporteraient.

     Une fermeture éventuelle de WayneCorp ne les dérangeait pas, les Clyde guerriers des villes. Clyde ne se cassait pas la tête pour si peu – par ici, les boîtes comme WayneCorp, il y en avait partout dans la zone industrielle.

 

     Dans les bureaux huppés de la Compagnie WayneCorp, ça parlait fort devant les autres subalternes et ça buvait sec. Ils étaient tous positifs, tous des battants, tous motivés, tous indispensables. Ils étaient tous des chiens fidèles, ou plutôt serviles et discrets, pour la partie de la pyramide qui les dépassait. C’est comme ça qu’ils réussis­saient, comme ils disaient, et qu’ils se reconnaissaient entre eux.

     Ils avaient tous le sourire d’une bête de foire carnas­sière et défigurée, de l’homme qui rit et sourit tout le temps.

     Tous des enfoirés et des bêtes de cirque, mon pote.

 

 

 

                                              Odal GOLD

 

                                                                          www.odalgold.com

 

 

 

 

 



01/11/2016
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