Le Soleil au Zénith

L'Esprit et le Soi (Nietzsche)

 

            (…) Mes frères, à quoi sert d'avoir ce lion dans l'esprit ? Pourquoi ne suffit-il point de l'animal patient, résigné et respectueux ?

            Créer des valeurs nouvelles, voilà ce que peut la force du lion.

            Pour conquérir sa propre liberté et le droit sacré de dire non, même au devoir, pour cela, mes frères, il faut être lion.

            Conquérir le droit à des valeurs nouvelles, c'est pour un esprit patient et laborieux l'entreprise la plus redoutable. Et certes il y voit un acte de brigandage et de proie.

            Ce qu'il aimait naguère comme son bien le plus sacré, c'est le « Tu-dois ». Il faut à présent découvrir l'illusion et l'arbitraire au fond même de ce qu'il y a de plus sacré au monde, et conquérir ainsi de haute lutte le droit de s'affranchir de cet attachement ; pour exercer une pareille violence, il faut être lion.

            Mais dites-moi, mes frères, que peut encore l'enfant, dont le lion lui-même eut été incapable ? Pourquoi le lion ravisseur doit-il encore devenir enfant ?

            C'est que l'enfant est innocence et oubli, commencement nouveau, jeu, roue qui se meut d'elle-même, premier mobile, affirmation sainte.

            En vérité, mes frères, pour jouer le jeu des créateurs il faut être une affirmation sainte ; l'esprit à présent veut son propre vouloir ; ayant perdu le monde, il conquiert son propre monde.

 

 

            (…) Sa sagesse consiste à veiller afin de bien dormir. Et en vérité, si la vie n'avait point de sens et que je dusse faire un choix de quelque absurdité, c'est ce genre d'absurdité que je préférerais, moi aussi.

            J'aperçois à présent ce qu'on cherchait avant tout jadis, lorsqu'on se mettait en quête de professeurs de vertu : on cherchait à s'assurer un bon sommeil et des vertus soporifiques.

            Pour tous ces illustres sages en chaire, la sagesse était un sommeil sans rêve ; ils ne connaissaient pas à la vie de sens plus élevé.

            (…) Joie enivrante pour celui qui souffre, que de détourner les yeux de sa propre souffrance et de s'oublier. Le monde, jadis, me semblait joie enivrante et oubli de soi.

           Ce monde éternellement imparfait, image d'une éternelle contradiction, et imparfaite image, m'apparaissait comme une joie enivrante pour son imparfait Créateur. Tel je m'imaginais le monde.

            Aussi, pareil à tous les visionnaires de l'autre monde, ai-je lancé au-delà de l'homme la flèche de mon désir illusoire. Au-delà de l'homme, en vérité ?

            Hélas ! mes frères, ce Dieu que je créais était ouvrage d'homme et folie humaine, comme tous les dieux.

            Il était homme, pauvre fragment d'homme et de moi, fantôme né de ma cendre et de ma flamme, et certes il ne me venait point de l'au-delà.

            Qu'arriva-t-il, mes frères ? Je sus me vaincre, bien que souffrant ; je portai mes cendres aux monts, j'inventai une flamme plus claire. Et voici, le fantôme s'évanouit.

            Pour moi, guéri désormais, ce serait douleur et tourment que de croire encore à de tels fantômes, ce serait humiliation et douleur. Voilà ce que j'ai à dire à ces gens de l'Outre-monde.

            Douleur et impuissance ont créé tous les outre-mondes, et ce bref délire de bonheur qu'éprouve seul celui qui souffre le plus.

            La lassitude qui veut d'un seul bond, d'un bond mortel, atteindre son terme, cette pauvre lassitude ignorante qui ne veut même plus vouloir, c'est elle qui a créé tous les outre-mondes.

            (…) En fait, ce Moi plein de contradiction et de confusion, est encore celui qui parle le plus droitement de son être, ce Moi qui crée, qui veut et qui juge, ce Moi, mesure et valeur des choses.

            Loyal entre tous, ce Moi parle du corps, même quand il rêve et divague ou papillonne, les ailes brisées.

            Ce Moi apprend à s'exprimer avec une loyauté croissante ; et mieux il apprend, plus il trouve de mots pour dire les louanges du corps et de la terre.

            Ce Moi m'a enseigné un orgueil nouveau, que j'enseigne aux hommes : à ne plus enfouir la tête dans le sable des choses célestes, mais à porter bien haut cette tête terrestre qui donne son sens à la terre.

            J'enseigne aux hommes un vouloir nouveau : vouloir consciemment la route que l'homme a parcourue en aveugle, la juger bonne et ne plus s'en écarter furtivement, comme font les malades et les moribonds.

            Ce sont les malades et les moribonds, qui ont méprisé le corps et la terre et inventé les réalités célestes et les gouttes de sang rédemptrices ; mais même ces poisons doux et lugubres, ils les ont empruntés au corps et à la terre.

            (…) Le corps est une grande raison, une multitude unanime, un état de paix et de guerre, un troupeau et son berger.

 

 

 

            Cette petite raison que tu appelles ton esprit, ô mon frère, n'est qu'un instrument de ton corps, et un bien petit instrument, un jouet de ta grande raison.

            Tu dis « moi » et tu es fier de ce mot. Mais il y a quelque chose de plus grand, à quoi tu  refuses de croire, c'est ton corps et sa grande raison ; il ne dit pas mot, mais il agit comme un Moi.

            Ce que pressent l'intelligence, ce que connaît l'esprit n'a jamais sa fin en soi. Mais l'intelligence et l'esprit voudraient te convaincre qu'ils sont la fin de toute chose ; telle est leur fatuité.

            Intelligence et esprit ne sont qu'instruments et jouets ; le soi se situe au-delà.

                                 Ainsi parlait Zarathustra

                                           Nietzsche    www.odalgold.com



 



11/05/2007
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